La gestion sous mandat à l’épreuve de l’IA et de la gestion passive

Par : edicom

Par Aurélien Lux, analyste financier Galilee Asset Management

Alors que les ETF s’imposent dans les portefeuilles et que l’intelligence artificielle s’invite dans les comités de gestion, le rôle du gérant reste prédominant dans la gestion d’un portefeuille.

Mardi 26 juin 2029, 15 h 30. Dans le hall 5 du terminal 1 de l’aéroport Charles-de-Gaulle, six-cent-cinquante-huit passagers attendent l’embarquement de leur vol à destination de Doha. Soudain, une voix retentit dans les haut-parleurs : « Mesdames, Messieurs, nous avons le plaisir de vous annoncer une première mondiale. Votre vol à destination de Doha, départ prévu à 17 heures, sera opéré exclusivement en pilotage automatique grâce à la nouvelle technologie franco-américaine Fly AI. »

Un murmure parcourt la foule. Puis des protestations éclatent.

- « Et puis quoi encore ? Mettre nos vies entre les mains d’un robot ! »

- « Jamais de la vie je ne monte dans cet avion. »

Très vite, la tension monte. Le personnel au sol peine à contenir les passagers mécontents, inquiets, parfois paniqués, qui réclament des explications.

La scène pourrait sembler excessive. Elle ne l’est pas tant que cela.

Car derrière cette réaction quasi instinctive se cache une question bien plus profonde que la seule peur de la technologie, à quel moment acceptons-nous de déléguer des décisions critiques à des systèmes automatisés, et sous quelles conditions ?

Quelques minutes plus tard, un second message retentit dans le terminal. La compagnie précise que Fly AI affiche un taux d’incident inférieur de 91 % à celui des vols opérés par des équipages humains sur les dix dernières années. Les statistiques sont claires, les protocoles éprouvés, les simulations innombrables. La tension retombe légèrement. Certains passagers se ravisent. D’autres persistent.

Car même face à des chiffres irréfutables, une intuition demeure, la performance ne suffit pas toujours à créer la confiance. Cette scène de fiction, projetée en 2029, est pourtant déjà bien réelle dans un autre univers, celui de la gestion d’actifs et, plus particulièrement, de la gestion sous mandat.

L’essor naturel des ETF

Depuis plusieurs années, l’industrie de la gestion connaît une transformation radicale. L’essor des ETF, la sophistication des modèles quantitatifs, la démocratisation de l’intelligence artificielle et la pression structurelle sur les frais ont profondément modifié les attentes des investisseurs. Autrement dit, une part croissante de ce qui relevait hier du savoir-faire humain est désormais industrialisable, automatisable et réplicable.

Dans ce contexte, la gestion sous mandat est directement interpellée. Sa valeur ajoutée ne peut plus reposer uniquement sur l’allocation d’actifs ou la sélection de supports, désormais comparables à des solutions passives ou semi-automatisées, souvent perçues comme plus simples, plus transparentes et moins coûteuses.

Pour autant, comme dans l’aviation, la question n’est pas uniquement technologique. Elle est aussi psychologique, patrimoniale et relationnelle. La gestion ne se limite pas à l’optimisation d’un couple rendement-risque, elle engage des projets de vie, des biais comportementaux, des phases de stress et des décisions difficiles à tenir dans la durée.

Dès lors, une question centrale s’impose, comment la gestion sous mandat peut-elle préserver, et redéfinir, sa valeur ajoutée face à la montée en puissance de l’intelligence artificielle et de la gestion passive, sans renoncer à ce qui fait sa raison d’être ?

Aujourd’hui, le constat est assez simple. A l’heure de la simplification et de l’automatisation, les ETF ont naturellement trouvé leur place et leur public. Faciles à utiliser, populaires, peu coûteux, ils séduisent aussi bien les investisseurs particuliers qu’institutionnels. Chaque jour, de nouveaux épargnants les intègrent à leur portefeuille, et la collecte annuelle bat des records. En 2025, plus de 300 milliards d’euros ont été investis dans les ETF en Europe, portant les encours à près de 3 000 milliards d’euros sur le continent, et à environ 18 000 milliards de dollars dans le monde. Aux Etats-Unis, le mouvement est encore plus frappant, il y a désormais plus d’ETF cotés que d’actions, et ces produits concentrent une part croissante des flux financiers (cf. graphique ci-contre).

Cette explosion n’a rien d’un hasard. Les ETF incarnent une promesse extrêmement séduisante, celle d’une gestion simple, transparente et efficace, accessible à tous. Plus besoin de sélectionner soi-même des titres, ni de suivre les marchés jour après jour. Plus besoin non plus de maîtriser la finance, l’économie ou la géopolitique pour espérer voir son portefeuille progresser. En une seule ligne, l’investisseur peut s’exposer à un indice mondial, à un secteur, à une thématique ou à une zone géographique. L’investissement devient fluide, presque intuitif, parfois même ludique.

Une simplicité illusoire

Cependant cette simplicité a aussi nourri une autre dynamique, celle de la facilité. La fainéantise, ou, disons-le plus justement, une forme de paresse collective, qui pousse beaucoup à privilégier la rapidité, l’automatisation et la promesse d’un rendement sans effort. Les ETF, puis progressivement les algorithmes et l’intelligence artificielle, répondent parfaitement à ce besoin. Quelques clics suffisent. Tout est automatique. La trajectoire semble tracée et le portefeuille est prêt à décoller tout seul. L’investisseur se laisse alors séduire par l’illusion de fluidité, par des performances passées rassurantes et par un sentiment de contrôle qui, bien souvent, n’est qu’apparent.

Derrière cette facilité se cache une réalité plus complexe, souvent méconnue. L’Autorité des marchés financiers rappelle régulièrement que la majorité des ETF sont des instruments financiers complexes, avec des mécanismes et des risques que beaucoup d’investisseurs ne maîtrisent pas réellement. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi votre ETF MSCI World n’a progressé que de 7 % en 2025 quand l’indice mondial affichait plus de 20 % ?

Qui s’est vraiment interrogé sur la façon dont un ETF S&P 500 peut être logé dans un PEA pourtant réservé aux actions européennes ? Peu comprennent comment un ETF fonctionne en détail, comment il réplique un indice, comment il se comporte lorsque les marchés se tendent où se disloquent. C’est là que réside le véritable danger de la gestion passive, investir sans comprendre.

Cette simplicité, si confortable lorsque tout va bien, a un revers. Lorsque l’imprévu surgit, lorsque les marchés dévient de leur trajectoire ou que la volatilité s’installe brutalement, les réactions sont souvent les mêmes : colère, panique, frustration. Les investisseurs réalisent alors qu’ils n’ont ni les repères ni les outils pour comprendre ce qui se passe, encore moins pour réagir avec discernement. La facilité dans laquelle ils se sont installés ne leur offre aucune protection réelle.

Tenir la trajectoire

A mesure que la gestion passive et automatisée prend les commandes, une question essentielle s’impose : qui tient réellement le manche lorsque la trajectoire devient incertaine, lorsque les marchés entrent en zone de turbulences et que les décisions ne relèvent plus de l’automatisation, mais du jugement ?

Dans l’aviation, le parallèle est évident. Tant que le ciel est dégagé, le pilote automatique est redoutablement efficace. Il suit la trajectoire, ajuste la vitesse, corrige les écarts avec une précision mathématique. Sur les marchés financiers, les ETF fonctionnent de la même manière, ils répliquent, suivent l’indice, optimisent mécaniquement. Mais l’histoire nous rappelle une vérité fondamentale : la valeur d’un professionnel ne se révèle jamais dans le scénario central, mais dans la crise, le cygne noir.

Le 15 janvier 2009, au-dessus de New York, le vol US Airways 1549 percute un vol d’oiseaux peu après le décollage. Les deux moteurs s’arrêtent. En théorie, les calculateurs indiquent qu’un retour vers un aéroport est possible. Les modèles le suggèrent. Les procédures existent. Mais dans la réalité, à basse altitude, au milieu des immeubles de Manhattan, avec quelques secondes pour décider, le pilote comprend ce que la machine ne peut pas intégrer, le risque réel, l’incertitude, l’irréversibilité de l’erreur. Il ne suit pas l’algorithme. Il s’appuie sur son expérience, sa lecture globale de la situation, son sang-froid. Il amerrit sur l’Hudson. L’avion est perdu, mais toutes les vies sont sauvées.

Les crises financières obéissent à la même logique. Lors d’un krach ou d’un événement de marché imprévisible, les modèles statistiques et la gestion passive réagissent mécaniquement. Les ETF continuent de suivre l’indice, amplifiant parfois les mouvements, encaissant la chute sans réaction. Les trackers font ce pour quoi ils ont été conçus : répliquer, subir. Ils ne savent ni rassurer, ni hiérarchiser les risques, ni tenir compte des objectifs réels d’un investisseur confronté au stress et à l’urgence, alors que son patrimoine se dégrade à grande vitesse.

Le gérant sous mandat, lui, n’est pas un simple exécutant de règles. Il est dans le cockpit. Il analyse la situation dans son ensemble, la violence du choc, la liquidité réelle des marchés, la psychologie des investisseurs, les contraintes et les objectifs propres à chaque client. Il décide quand réduire l’exposition, quand temporiser, quand accepter une perte mesurée pour éviter une catastrophe patrimoniale.

Comme le pilote de l’Hudson, il ne cherche pas à sauver l’avion à tout prix ; il cherche à protéger l’essentiel. Il reste quand même un être humain, capable de faire des erreurs.

C’est précisément là que réside la valeur ajoutée de la gestion sous mandat, non pas dans les marchés calmes, mais dans les turbulences. Les ETF pilotent en ligne droite et excellent dans le normal. Mais lorsque l’inattendu survient, seules l’intelligence humaine, l’expérience et la responsabilité d’un professionnel permettent d’atterrir en douceur, plutôt que de s’écraser en suivant aveuglément un modèle.

Le gérant ne cherche pas à battre un indice à tout prix, ni à promettre des rendements théoriques ou linéaires. Sa vocation est ailleurs, construire un portefeuille vivant, capable de s’adapter aux cycles, de se rééquilibrer lorsque l’environnement change, de réduire le risque quand les conditions se dégradent et de reprendre de l’exposition lorsque les perspectives s’éclaircissent. Un portefeuille pensé comme une architecture cohérente, et non comme une simple juxtaposition de produits financiers.

Car un gérant ne raisonne pas en produits, mais en rôles. A la manière d’un entraîneur ou d’un chef d’orchestre, il compose une équipe dans laquelle chaque actif a une fonction précise. Certains sont offensifs, destinés à capter la croissance et à créer de la performance lorsque les marchés sont porteurs. D’autres jouent un rôle défensif, amortissent les chocs, absorbent la volatilité et stabilisent l’ensemble en période de tension. D’autres encore apportent de la liquidité, cette capacité précieuse à manœuvrer, arbitrer et agir rapidement lorsque le contexte l’exige.

Cette complémentarité n’est jamais le fruit du hasard. Elle résulte d’une réflexion approfondie sur les cycles économiques, les corrélations entre les actifs, les risques visibles et ceux qui le sont moins, mais surtout sur les objectifs réels et l’aversion au risque de l’investisseur. C’est cette vision globale et évolutive qui distingue la gestion sous mandat d’une réplication mécanique des marchés et qui dans les moments clés, fait toute la différence.

Trouver sa juste place

Quelques minutes plus tard, dans le hall 5 du terminal 1 de l’aéroport Charles-de-Gaulle une nouvelle annonce résonne : « Mesdames, Messieurs, information complémentaire concernant votre vol à destination de Doha. Nous vous confirmons que le vol sera bien opéré avec les dernières technologies d’assistance automatisée. Toutefois, il sera placé sous la responsabilité d’un commandant de bord et de son équipage, présent dans le cockpit tout au long du trajet. »

Les tensions s’apaisent, les protestations cessent. Les passagers se calment et reprennent place peu à peu dans la file d’embarquement. La technologie n’a pas été supprimée mais elle a trouvé sa juste place : un outil puissant, devenu indispensable mais encadré par l’expérience, le jugement et la responsabilité d’une équipe de professionnels.

Personne n’exige que le pilote renonce aux instruments modernes, aux calculateurs ou au pilote automatique. Mais personne n’accepte non plus qu’une machine décide seule, en cas d’imprévu, du sort de centaines de vies. Car lorsque la trajectoire devient incertaine, lorsque les conditions se dégradent, c’est vers l’humain que l’on se tourne pour se rassurer.

  • Mise à jour le : 08/06/2026

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